A propos de l’article de Que Choisir
« Scandale de l’hexane, à qui profite le buzz ? »
Le mensuel Que Choisir, édité par l’Union Fédérale des Consommateurs, l’UFC-Que Choisir, porte sur sa couverture de janvier 2026 : « Hexane, du pétrole dans nos assiette ? Révélations sur une manipulation » et en page 10 commence un article avec le titre que nous mentionnons ci-dessus.
Ayant produit une vidéo, visible sur notre chaîne YouTube, sur ce sujet, nous sommes interpellés par une éventuelle remise en cause des conclusions auxquelles nous avons souscrit. D’où notre intérêt à examiner de près le contenu de cet article.
Si ce n’est déjà fait, et dans un souci de cohérence, nous vous conseillons dans un premier temps de voir notre vidéo « Un parfum d’hexane dans nos aliments », puis de lire l’article de Que Choisir, et enfin le texte ci-dessous.
L’UFC nous a habitués à des articles fouillés, étayés d’analyses en labo, pour dénoncer les différentes façons qu’a maintenant l’agro-industrie de nous empoisonner, nous et l’ensemble des écosystèmes, et pour mettre en lumière la lenteur et la faiblesse des pouvoirs publics à protéger les consommateurs. C’est ainsi que nous avons applaudi aux enquêtes sur les pesticides, les nanoparticules, les perturbateurs endocriniens, et sur nombre de molécules ajoutées à notre air, à notre eau et à notre nourriture pour le plus grand profit de ces industries. Les plus anciens se souviennent de l’article de 1986 sur les conséquences en France de la catastrophe de Tchernobyl, face au discours rassurant mais non fondé scientifiquement de l’État, et alors que les travaux de la CRIIRAD étaient encore confidentiels.
Alors, comment se fait-il que la couverture de ce numéro porte un point d’interrogation, comme d’ailleurs le titre en page 10, assorti de ce terme dépréciatif de « buzz » ? Précisons pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du franglais à la mode actuellement que « buzz » signifie bourdonnement d’insecte en anglais, et désigne une circulation de bouche à oreille d’informations, vraies ou pas. Nous ne retracerons pas ici le détail du raisonnement des autrices de l’article. Nous incitons nos lecteurs à lire l’intégralité de l’article pour bien comprendre ce que nous en tirons.
Pour Que Choisir, tout part de l’alerte lancée par des scientifiques contre l’hexane. Ceux-ci se révèlent être des chimistes au service d’une industrie voulant proposer un solvant non toxique comme alternative à l’hexane pour l’extraction de l’huile des végétaux. Ils défendent donc des intérêts mercantiles, ce qui rend la démarche suspecte. De plus, le laboratoire choisi par ces scientifiques pour réaliser l’analyse qui est à la base de leur alerte n’est pas agréé, et pas fiable. Et c’est le même qui a été choisi par Radio-France pour son émission « La tête au carré », ainsi que par Greenpeace pour son rapport. Que Choisir a fait réaliser des analyses par un laboratoire accrédité. Le résultat, c’est que, sur 72 échantillons, seuls 2 présentent des traces d’hexane : une huile provenant de Chine, et une huile bio. Et l’EFSA, l’Agence Européenne de Sécurité des Aliments, qui envisage de revoir la limite réglementaire, le fait sur saisine … de l’industriel en question.
Nous ne prétendons évidemment pas détenir la vérité. Nous proposons quelques éléments de réflexion qui font que nous ne partageons pas les conclusions que l’on peut tirer de ces arguments.
En premier lieu, le fait que les scientifiques à l’origine de l’alerte collaborent éventuellement avec un industriel développant un solvant moins ou non toxique ne saurait, en lui-même, remettre en cause la validité de l’alerte. Ce serait un progrès par rapport à l’existant. Pour nous, le mieux est de ne pas utiliser de solvant du tout. Rappelons ce que nous disions dans notre vidéo : la pression permet d’extraire 89 % de l’huile présente dans un végétal, un solvant permet de monter à 97 %. Gagner 8 points dans ce processus est-il si important que cela ? Mais, si solvant il y a, autant qu’il soit le moins toxique possible !
Le laboratoire missionné par les lanceurs d’alerte, les journalistes de France Inter et l’association Greenpeace n’est pas accrédité ? Peut-être, mais il ne s’agit pas d’un bidouilleur dans son garage : c’est un laboratoire universitaire. Il bénéficie donc d’une présomption de scientificité. De plus, il faut savoir que les processus d’accréditation peuvent être fort coûteux, et inaccessibles aux crédits d’une université. Enfin, une université fait de la science, et ne recherche pas forcément à se positionner sur ce créneau. Remarquons que cette affaire du choix du labo se trouve être le seul argument utilisé par la Fédération Nationale des Industries de Corps Gras, d’après l’article du Monde, pour tenter de discréditer le rapport de Greenpeace.
Le fait que l’analyse réalisée pour Que Choisir ne trouve de l’hexane que dans 2 produits sur 72 permet-il de conclure en quoi que ce soit ? Nous ne le pensons pas. Il eût fallu pour cela que Que Choisir utilise, par exemple, les mêmes produits que Greenpeace, puisqu’ils sont listés explicitement dans son rapport : cela aurait permis de faire une vraie comparaison. Chez Dupont, on trouve des livres ? Cela doit être faux, puisqu’on n’en trouve pas chez Durand. Ce genre de raisonnement ne permet de trancher en rien. Le labo mandaté par Greenpeace n’a d’ailleurs pas trouvé d’hexane dans tous les produits testés : 36 sur 56, soit 64 %.
Et pourtant, la fin de l’article introduit une autre tonalité. Après avoir induit des doutes sur la démarche de l’EFSA, l’article la réhabilite en écrivant que, selon elle, la sécurité des consommateurs n’est pas garantie, et qu’elle ne le sera pas avant la publication d’une nouvelle évaluation du risque à laquelle cet organisme doit se livrer. On apprend également que l’alerte était légitime. Malheureusement, il ne s’agit là que des dernières lignes. Les gros titres, et tout le corps de l’article visent à décrédibiliser l’alerte lancée, et à semer le doute dans l’esprit des lecteurs qui accordent, souvent à juste titre, leur confiance à cette association de consommateurs. C’est bien dommage.
Puissent ces quelques lignes inciter chacune et chacun à réfléchir, étudier, comparer, mettre en perspective, avant de se forger une opinion. Les choses ne sont pas simples, et nécessitent des efforts pour que cette opinion soit fondée, solide, éprouvée. C’est ce que nous disions dans notre vidéo « Contre les discours des lobbys : la méthode scientifique ». Voici un bel exemple de la nécessité de la mettre en pratique !